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lunes, 14 de julio de 2025

Miroir de la France

 

Je veux raconter les souvenirs de mon apprentissage du français au baccalauréat, il y a plus de quarante ans. Je jure que les événements insolites qui suivent, et qui seront détaillés par la suite, sont en toute rigueurs véridiques.

À cette époque, le français était la langue principale enseignée dans les classes. Contrairement à aujourd’hui, l’anglais avait disparu des programmes scolaires, et l’on ignore les raisons pédagogiques ou politiques derrière cette décision. Quoi qu'il en soit, le régime franquiste était aussi mal vu par la France que par l’Angleterre. Mais bon, les intentions des dictatures militaires restent souvent très obscures… J’ai passé mon baccalauréat au Lycée public Alfonso VIII (du nom d’un roi du Moyen Âge) de Cuenca, un établissement sérieux et exclusivement masculin (ça va de soi) : le lycée des filles était situé dans une autre partie de la ville. Il s’agissait d’une séparation ontologique, essentielle et dictée par la nature, selon le proviseur, l’évêque et l’élite intellectuelle de la ville. Je suis allé à Cuenca parce que mes parents, tous deux fonctionnaires de l’enseignement, avaient été mutés de Madrid vers cette petite ville de province. J'y ai vécu jusqu'à mes dix-huit ans. Je ne l’oublierai jamais.

La professeure de français s’appelait Doña Teresa. C’était une veuve d’un âge indéfini, petite, brune, un peu dure d’oreille, qui exigeait des élèves un respect strict, mais sans forcément leur rendre la pareille. Elle adorait le cognac, d’après certaines mauvaises langues. On racontait qu’avant le cours, elle prenait deux ou trois bonbons dans les toilettes pour masquer la senteur de la bouteille de SoberanoNous utilisions un livre intitulé « Miroir de la France », une anthologie de textes littéraires, principalement d’auteurs classiques comme Racine, Corneille ou Molière (mais pas Voltaire, interdit par l’Église). Le miroir montrait aussi quelques passages de Sartre (incompréhensibles) ou de Camus (déprimants). C’était un miroir de la France des XVIIe et XVIIIe siècles, car la France contemporaine était une démocratie, et l’on pouvait y poser certaines questions… Le livre comportait également des textes « sur l’actualité de notre pays », ajoutés évidemment, dont les sujets, je me souviens, étaient sportifs (La gloire du Real Madrid), héroïques (L’Espagne, en tête), homophobes (La maladie de notre siècle) ou machistes (La femme au volant). C’était, en somme, la fameuse éducation aux valeurs !

À cette époque, l'enseignement du français se concentrait sur quelques compétences clés. Tout d'abord : la version (français-espagnol) et la version indirecte (espagnol-français) des textes classiques. Après tout, c’est ainsi que les dictionnaires sont présentés. Il est facile d’imaginer la qualité de nos traductions du Cid de Corneille, de Phèdre de Racine ou de Tartuffe de Molière. Pour « corriger les nuances et saisir le sens », Doña Teresa lisait à voix forte les traductions des livres de poche de la collection Austral… que personne n’écoutait. Peu importait. Heureusement, aux examens, nous avions à résoudre des phrases comme : « ma mère m’aime », c’est-à-dire « je suis aimé par ma mère ». Parfois, la justice existe dans le monde. Cependant, la moitié de la classe échouait toujours à l’examen. Pour la partie « thème », elle nous apportait des copies de textes du Don Quijote, du Lazarillo ou de La Celestina… Glorieux et mémorable fut notre début du Quijote ou les lamentations de Calixte pour la mort de Mélibée… Heureusement, le « thème » ne faisait pas partie de l’examen. Quel soulagement, mon Dieu ! Comme le dit le dicton : « Le bon Dieu serre la corde autour du cou, il serre, il serre, mais ne va pas jusqu’au bout».

Il faut remarquer que nous ne parlions jamais en français ; seulement certaines expressions que le serveur du bar au coin connaissait. C’est le français touristique, le registre Benidorm ! Le but, c’était le vocabulaire. Doña Teresa nous obligeait à préparer un tas de fiches « par ordre d’importance lexicale ». La professeure était une défenseuse acharnée d’une devise qui commençait à monter dans la liste des succès : « apprendre le français en mille mots ». La bêtise, c’était ça.

Elle faisait l’appel et puis, par hasard :

- Rodolfo (en espagnol, évidemment), est-ce que tu as apporté les fiches de vocabulaire ? Donne-les-moi. [Alors, elle mélangeait les fiches et en prenait une].

- Voyons, Roberto ou Rodrigo ? Qu’est-ce que signifie le mot pourtant ?

Por tanto, Madame…

Por tanto, mon petit, tu es stupide… je vous ai répété deux mille fois que... Tu es sourd, donc. La classe en général est une nullité. Qu’est-ce que tu préfères, un zéro ou être exécuté au lever du jour ?

- Être exécuté, madame.

- Pourtant, je vous mettrai un zéro. Et disparais de ma vue.

Souvent, la classe chantait en chœur et par cœur. On apprenait la conjugaison verbale de cette manière. Elle écrivait sur le tableau les temps verbaux du verbe parler, l’unique que nous connaissions, et nous hurlions à tue-tête… Au fond, on écoutait le rythme monotone des quelques propos obscènes, licencieux, qui rimaient avec la conjugaison. Heureusement, la surdité la sauvait du mauvais goût de mes camarades. Nous chantions aussi des chansons célèbres, comme Sous le pont d’AvignonDans le jardin de FranceFrère Jacques... et, quand Doña Teresa avait dépassé les niveaux d’alcool dans le sang, nous chantions La Marseillaise.

C’était la guerre. Don Miguel, le professeur de philosophie de la classe d’à côté, frappait à notre porte et entrait très pâle : Ça fait peur Teresa, je l’annonce, un jour tu seras guillotinée !  

martes, 8 de octubre de 2024

Ne pas aller au meme endroit !

 

Cher Claude,

Avant-hier, je suis revenu à Nantes de mes congés passés auprès de ma famille. Cette année, nous sommes allés à ..., un village du Levant espagnol situé à côté de la mer Méditerranée.

Je me souviens de mon ami Charles, un vieux vacancier qui a parcouru tous les endroits de l’Espagne ; il disait souvent : "En Galice, partout tu te sens bien à l’exception de la plage ; par contre, au Levant, partout tu te sens mal à l’exception de la plage." Il a tout à fait raison.

Écoute et prends note : jusqu’au soir, il y fait très chaud. Le matin, donc, il est obligatoire de s’allonger à la plage. Cependant, il y a une condition : quelqu’un de la famille doit se lever tôt (vers sept heures du matin) pour fixer le parasol et placer les serviettes sur le sable. À dix heures, en arrivant à ton petit endroit, tu pourras profiter du soleil et de l’eau… si personne n’a encore volé tes possessions.

À midi, quand tu en reviendras, les rues calcinées ressemblent à un grand four où tu es cuit à feu doux. D’ailleurs, si le projet est de visiter un restaurant, il faut savoir que pour les Espagnols, il est normal de déjeuner à trois heures. C’est une mauvaise plaisanterie !

En plus, la nourriture est regrettable, elle est chère et peu variée. On ne peut pas manger du riz pour le petit déjeuner, le déjeuner et le dîner quand même ; l’Espagne est un pays sous-développé, mais ce n’est pas encore la Chine !

Si tu fais la sieste, une tradition détestable, il s’agit plutôt d’un sauna. L’après-midi, si tu sors sur le balcon de l’appartement, tu verras le désert du Sahara, personne n’existe, même pas un chien solitaire. Le soir, les gens se réveillent et, tout à coup, la vie vampirique commence. La population se multiplie par trois. Et comme la chanson d’Édith Piaf, si nous nous promenons dans la rue, nous sommes emportés par la foule qui nous traîne, nous entraîne, écrasés l'un contre l'autre et nous ne formons qu'un seul corps…

De bon matin, si tu veux te coucher, il faudra prendre la voiture, aller à la campagne et dormir à la belle étoile. On entend le bruit assourdissant à dix kilomètres à la ronde. Les Espagnols ne parlent pas, ils hurlent !

C’est pour cela que je te donne un conseil : si tu n’aimes pas les vacances frissons, évite le Levant !

À bientôt, Alain.


Note de bas de page : Quatre-vingts pour cent des vacanciers du village dont Alain parle étaient des touristes étrangers…

miércoles, 21 de agosto de 2024

Contre la politique

 

La politique, la voilà de nouveau ! C’est la seule façon vraiment efficace de changer le monde, au point qu’on doive y contribuer activement pour soutenir un événement social important… cela va sans dire. Avant de vous engager dans n’importe quelle cause, il est essentiel de considérer les règles du langage politique que Machiavel (1469-1527), le maître penseur de la Renaissance, a établies pour toujours. C'est-à-dire, la politique telle qu'elle est, et non pas comme elle devrait être.

D’abord, la politique n’est subordonnée ni à la religion (comme le prétendent les évêques catholiques) ni à l’éthique. Un exemple en ce qui concerne cette dernière : les défenseurs de l’universalisme éthique proposent que l’ordre juridique qui structure la société civile doive reconnaître, protéger et développer les droits humains reconnus par la communauté internationale. Néanmoins, ces droits sont en réalité l’huile qui sert à graisser les grandes affaires du capitalisme industriel et financier. La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme est le cadre idéologique et légal de la société libérale. 

La politique ne dépend pas non plus de l’anthropologie. La pensée libérale considère que « l’analyse rationnelle de la condition humaine » révèle deux vérités « naturelles » : le droit illimité de l’homme à l’initiative individuelle et à la propriété privée. Tous deux sont les piliers nécessaires d’une société juste. Voilà la devise « Laissez faire, laissez passer, le monde va de lui-même ». Bien que dans la pratique, il s’agisse d’une conception philosophique qui est utile pour les pouvoirs factuels de la banque et des marchés. De plus, il n’existe pas de « droits naturels », tous les droits sont historiques. 

D’autre part, l’utopie n’est pas le propre de la politique. Une idée exprimée actuellement dans d’inquiétants projets technocratiques, des fantômes cyber-génétiques ou des programmes cryptocommunistes qui spéculent avec des chimères… tandis que la droite pilote tranquillement le bateau. La politique, est-ce une activité rationnelle ? Pas du tout. Malgré tous les arguments que nous présentons pour une idée, un programme (que nous ne lisons jamais) ou un parti politique, finalement ce n’est pas la tête qui décide l’orientation du suffrage ; ce sont plutôt les sentiments intimes d’approbation ou de désapprobation, les préjugés bavards et l’influence involontaire de l’éducation familiale.

Le langage de la politique n’obéit même pas aux règles de la logique. C’est tout à fait valide pour un dirigeant politique de soutenir des idées en gouvernant et justement les contraires quand il se trouve dans l’opposition. Même si un parti gouverne (ou se trouve dans l’opposition), il modifiera ses principes en fonction des sondages, de la conjoncture précise ou de l’équilibre intérieur.

Toutes ces considérations que nous avons soulignées ne signifient point que la politique soit contraire à la religion, à l’éthique, à la condition humaine, à la raison pratique ou à la logique. Depuis toujours, un politique sage (c'est-à-dire, le prince de Machiavel) devra les utiliser tout le temps pour accomplir ses buts. Le prince devra simuler, respecter, accomplir, s’adapter… à condition que sa conduite serve au gouvernement de la nation. Mais s’il fallait faire le contraire pour obtenir le bien commun, il n’hésitera jamais à l’exécuter avec la même fermeté.

La seule méthode et la fin du prince consistent à obtenir, maintenir et étendre le pouvoir, s’il veut parvenir à ses fins. La fin justifie toujours les moyens. L’amour illimité du pouvoir, c’est la seule garantie du gouvernement correct. La politique, c’est comme ça !

lunes, 19 de febrero de 2024

Le jardin anglais (récit sur commande)

 

Il y a moins de deux ans, je dirigeais le département de Diffusion et d’Activités de la Bibliothèque Publique de Palma de Majorque. Une fois par semaine, je coordonnais un club de lecture à la Maison de la Culture de Santa Ponça. Originaire de Cuenca, c’était là ma première affectation en tant que bibliothécaire. Je vivais à Can Capes, un quartier de la périphérie. Ma compagne, Paula, une Majorquine, travaillait à la rédaction d’un magazine de voyages et de promotion touristique. Grâce au rédacteur en chef, nous avions trouvé un appartement de trois chambres avec salon et terrasse, construit dans les années quatre-vingt-dix, pour un loyer avantageux. Il se situait au troisième étage d’un immeuble locatif de quatre niveaux, dont le rez-de-chaussée était occupé par Doña Mercé, la concierge. Cette veuve catalane d’une soixantaine d’années avait perdu son mari, un sergent retraité des Mossos d’Esquadra, lors de la première vague du Covid.

Indiscrète par profession mais d’un tempérament affable, elle vivait avec son fils unique, Agustí, un trentenaire peu loquace. Son occupation principale — bien qu’il en eût d’autres, comme nous l’apprîmes plus tard — consistait à effectuer les menus travaux de réparation de la copropriété et à engager, moyennant commission auprès de l’administrateur de l’immeuble, les professionnels chargés des travaux plus importants. Il effectuait également des livraisons sporadiques avec sa camionnette.

Le locataire du premier étage était Jaume, un cuisinier d'âge indéfini travaillant pour la compagnie Transmediterránea. Il passait beaucoup plus de temps à bord qu'en son appartement, où il revenait pendant ses périodes de repos accompagné d'une femme d'une quarantaine d'années aux cheveux teints en blond — la blonda — qui parlait espagnol avec un accent français. Au deuxième, un couple de retraités allemands homosexuels venait passer ses vacances. Gerhart, l'aîné, affirmait avoir gravi presque tous les échelons de la Deutsche Bank pour finir directeur d’entreprises. Selon ce qu’il me confia un soir, alors qu'ils se promenaient bras dessus bras dessous sur la plage d’Andratx, il avait troqué la prospection de clients pour la « joie de vivre ». Günther, quant à lui, avait été assistant de restauration au Dresden City Museum ; il consacrait désormais une partie de son temps à l’étude de la poterie et de la céramique baléares.

Au dernier étage vivait Aurora, fonctionnaire au ministère des Finances. Elle avait quitté Soria à la naissance de sa fille, Jasmina, fuyant les préjugés provinciaux à l’égard des mères célibataires. Je suis convaincu qu’elle ne m'a dit que la moitié de la vérité. Désormais, Jasmina était une adolescente à la dérive, en proie aux bouleversements hormonaux, comme toutes celles de son âge.

L’immeuble disposait d’une cour extérieure murée d’environ cinq cents mètres carrés qui bordait l’arrière du bâtiment, où la construction d’une piscine et d’une aire de jeux pour enfants était initialement prévue. Les coupes budgétaires avaient interrompu le projet, condamnant la cour aux broussailles et aux mauvaises herbes. Au retour du printemps, les Allemands demandèrent à Don Tomeu, le propriétaire, la permission de transformer cet espace en un lieu communautaire « à des fins récréatives et d'embellissement ». Les explications du restaurateur sur la décoration urbaine et celles du banquier sur la revalorisation immobilière furent décisives pour obtenir son accord. Afin d’informer les voisins des bienfaits du projet et d’en discuter les détails, ils nous invitèrent à prendre l'apéritif sur une terrasse renommée de la promenade maritime. Même le marin et son amie se rendirent au rendez-vous.

Entre des verres de vin rosé, du fromage de Palma et des toasts à la sobrasada, ils nous expliquèrent que le projet consistait en l’imitation d’un jardin anglais. L'ex-banquier faisait preuve d'une éloquence remarquable. “Le jardin anglais — lut Günther dans une revue qu'il sortit de sa poche — cherche à imiter la nature vierge, bien que cette représentation spontanée soit au fond le résultat d'un projet artistique élaboré. L'idéal du jardin anglais est de créer un environnement surprenant, novateur, ayant l'aspect d'un lieu n'ayant jamais connu la main de l’homme”.

— Cette revue pédante me dit quelque chose, me murmura Paula à l'oreille.

Personne ne s'y opposa ; au contraire, Don Tomeu arborait une cravate ornée d'une épingle, cadeau des nouveaux voisins. Doña Mercé annonça son intention de planter des concombres et des tomates, tandis que la mère de Sara prévoyait du laurier, du persil et de la coriandre. Paula achèterait des pots chez Juanito Vivers pour décorer la cour ; le cuisinier convint que c'était une idée formidable, tout en déplorant que son travail ne lui permît pas de collaborer autant qu'il l'aurait souhaité. En somme, en moins d'un mois, les entrepreneurs allemands transformèrent la cour en un véritable verger parsemé de sentiers et de corbeilles. Doña Mercé et son fils gardaient la clé.

Deux semaines après la fin des travaux d'horticulture, alors que je sortais de ma sieste, Paula et sa jeune amie Beatriu, diplômée en sciences de la mer, entrèrent toutes agitées dans ma chambre :
— Les Allemands ! s'écria Paula. Ces enfoirés ont planté un champ de marijuana dans la cour !

— Cela ne fait aucun doute, ajouta son amie. Je sais distinguer une algue verte d'un plant de cannabis sativa (nous fumions tous les trois régulièrement). Regarde ! (elle éparpilla quelques feuilles coupées sur la table).

— Ça a l'air pas mal, commentai-je, encore ensommeillé.

Le lendemain, je rendis visite au couple sous prétexte de demander conseil à Gerhart sur d'éventuels investissements boursiers. « Rien de sérieux », dis-je. Il me répondit qu'il y réfléchirait avant de me donner une réponse, bien qu’à sa moue, j’eus l’impression qu’il s’y connaissait en finance autant que moi en chasse sous-marine. Je décidai de ne pas insister davantage en sollicitant l'opinion de Günther sur les peintres catalans à Majorque ; sans plus attendre, je détournai la conversation vers ce qui m'avait amené.

— Nous partageons cet immeuble, du portail à l'antenne collective, en passant par le jardin. N'auriez-vous pas dû informer le propriétaire et les voisins de ce que vous manigancez ? Vous pourriez nous attirer de sérieux ennuis. Avant une semaine, suggérai-je sans menacer, vous devez faire disparaître tout cela, peu importent vos raisons. L'éloquence ne vous manque pas.

Puis, je pris congé de ces deux statues de sel.

Lors des chaudes nuits méditerranéennes, un doux parfum sucré montait jusqu'au ciel sous nos narines. C'était tout. Bien entendu, nous ne coupâmes pas la moindre plante, bien que l'envie nous en démangeât. Les voisins ne remarquèrent rien d'insolite, et je n'étais pas du genre à faire l'annonceur public du quartier.

Un dimanche matin, quatre jours après ma discussion amicale avec les occupants du deuxième, j'étais encore au lit quand Paula surgit de la terrasse où elle aimait petit-déjeuner en consultant la presse numérique.
— Jette un coup d'œil dans la rue ! s'exclama-t-elle. Ce n'est pas possible... les deux tourtereaux, main dans la main, mais cette fois avec des menottes et sur le point de monter dans un panier à salade. J'espère que tu n'y es pour rien, murmura-t-elle.
— Je suis aussi stupéfait que toi, répondis-je avec sincérité.

Ce fut la fin du jardin anglais. C'était la Blonda, amatrice de quelques joints à ses heures, qui avait éventé le manège et donné l'alerte. Quelques jours plus tard, au commissariat, nous dûmes, comme les autres locataires, répondre aux questions de l'inspecteur Palomeque, de la brigade des stupéfiants et assidu du club de lecture de Santa Ponça.

— Non, nous ignorions ce que tramaient ces touristes. Nous ne les fréquentions guère, ils étaient très réservés. Nous savions qu'ils étaient mariés, la concierge nous l'avait dit. Ils semblaient respectables, ne recevaient aucune visite... croyez-moi, ce fut une bien désagréable surprise. Oui, continuai-je, il m'est arrivé de me promener dans le jardin, mais bien que je ne distingue pas une rose d'un œillet, j'avais remarqué que toutes les plantes se ressemblaient étrangement...

L'inspecteur sortit un étui à cigares en cuir de son bureau, prit un petit cigare, l'alluma calmement et savoura la fumée avant de l'inhaler.

Puis, il nous fixa intensément.

— Écoutez, bibliothécaire, ne vous payez pas ma tête. Je suis certain que vous étiez au courant. Ils parlent parfaitement espagnol, ils ne sont pas allemands mais polonais, venus d'Autriche. Tout ce qu'ils vous ont raconté n'est que balivernes. Nous les avions dans le collimateur depuis leur arrivée à Palma il y a un an. Ils ne sont pas mariés, ils aiment les prostituées de luxe et, de toute façon, leur vie privée leur appartient. Nous pensons que plusieurs groupes agissent sur l'île sans se connaître, bien qu'il soit évident qu'ils travaillent pour quelqu'un qui donne les ordres, stocke et gère la vente. C'est la reine d'un nid de frelons asiatiques ; elle crée d'abord un nid primaire, puis secondaire, puis tertiaire, et ainsi de suite si l'on ne coupe pas court au processus. Nous soupçonnons de qui il s'agit, mais nous ne pouvons encore rien prouver. Ils cultivent l'herbe dans les endroits les plus inconcevables : potagers, piscines vides, vieilles demeures, locaux abandonnés transformés en serres avec lampes, ventilation et système d'irrigation sophistiqué. Nous avons confisqué ce jardin des délices et huit autres. Au total, plus de trente kilos de marijuana de première qualité. À dix euros le gramme, son prix sur le marché serait de trois cent cinquante mille dollars. Nous pensons que les Polonais l'écoulaient par petits lots pour que la récolte passe inaperçue. Nous savons que le chargé de transport vers un entrepôt logistique est Agustí, le fils de la concierge ; nous n'excluons pas qu'elle soit impliquée. Ce n'est d'ailleurs pas une affaire trop grave tant qu'il ne s'agit que de marijuana.

— Je suis un fervent partisan de la légalisation de la marijuana, lui dis-je en guise de congé.

 — Moi aussi, me répondit-il, cela m'éviterait bien des problèmes. Comme vous me plaisez bien, que je suis bavard et que vous semblez sortir du dernier roman d'intrigue que vous nous avez recommandé, je vais vous mettre au parfum. Nous avons laissé du lest aux transporteurs qui livraient la marchandise à l'entrepôt. Puis, nous les avons tous cueillis, sauf la reine. Personne ne connaissait personne. Vos voisins ont tenté de me convaincre que la plantation était destinée à l'industrie pharmaceutique générale. Ils possédaient des comptes dans une banque d'Andorre qui nous a menés en bateau grâce à son haut niveau de discrétion opérationnelle et légale. L'avocat commis d'office — ils n'en connaissaient aucun en Espagne — dès qu'il a compris l'imbroglio, leur a conseillé de collaborer à l'enquête pour leur propre bien. Et l'affaire fut classée. L'entrepôt était une société écran enregistrée à Gibraltar. Le gérant ne savait rien, naturellement. Il nous a montré avec empressement les registres d'entrée des colis. Ils coïncidaient en date et en heure avec les livraisons des détenus. Je ne me suis pas donné la peine de lui demander les registres de destination, car je serais tombé sur un autre écran de fumée. Il se peut qu'ils soient encore dans l'entrepôt, mais il n'était pas question de demander au juge un mandat pour inspecter tous les colis possibles de cette fichue marijuana... Ce qui m'inquiète, c'est que ce soit une manœuvre de diversion, un leurre pour occuper la brigade des stupéfiants pendant que la reine mère introduit sur les îles la dame blanche, l'héroïne et la pilule rouge. Nous y travaillons. Vous l'apprendrez bientôt par la presse. Au fait, Don Tomeu, Majorquin de souche, possède quatre autres immeubles locatifs répartis sur Majorque. Tous acquis ces trois dernières années. Aucun n'a de cour arrière. S'ils en avaient eu, fussent-ils cultivés, je serais moins inquiet. Quoi qu'il en soit, cela sort de mes compétences. D'autres s'en occupent.

Il écrasa son cigare dans le cendrier, tourna les talons et commença à fredonner sous nos yeux.

El patio de mi casa

es particular.

Cuando llueve se moja

como los demás...

viernes, 14 de julio de 2023

Vacances frissons !

Afin d’organiser mes vacances d’été, j’avais acheté à mon agence de voyage un séjour d’une semaine dans le quartier latin de Paris. Cette fois, j’avais préféré un tourisme « thématique » ! L’agent de voyages nous a offert plusieurs choix : jouer le rôle de flingueur dans un village du sauvage ouest américain, de prétorien de Néron dans la Rome impériale, de membre de la résistance française pendant la Seconde Guerre mondiale… Après avoir relu la brochure de l’agence, mon premier élan s’est confirmé : vivre sept jours comme un bohème parisien à la fin du dix-neuvième siècle. J’adore les contrastes ! À l’exception des vacances, je suis un bourgeois aisé qui a pour principe de s’éloigner de n’importe quelles extravagances de la vie quotidienne. Néanmoins, pendant les congés, je deviens un Mr. Hyde de l’exotisme. Ce serait très fort de vous raconter les destinations les plus canailles et bouleversantes que j’avais choisies ces dernières années. Cela ne regarde personne ! L’agence La bonne montée d’adrénaline à Paris nous avait fixé un rendez-vous avant de commencer le kermès héroïque.

Quand nous sommes arrivés au « siège opérationnel » situé rue de la Sorbonne, le gérant de la section « événements modernes » a groupé tous les vacanciers dans un grand salon d’attente.

Ceux qui ont choisi l’option vie bohème, venez par ici. (Il a pris une feuille bleue). Je vais lire vos prénoms : Marcel, le peintre ; Schaunard, le musicien et Rodolphe, le poète ; C’est bien ça ? Giacomo vous amènera tout de suite à la mansarde que vous habiterez ensemble. On imagine qu’il y fait très froid, mais aujourd’hui c’est le quinze juillet, donc, ne vous inquiétez pas. Désormais, vous serez de braves bohémiens. En sortant, ramassez la boîte en carton bleu avec votre prénom, vous y trouverez « la tenue » dont vous aurez besoin. Elle a de jolies puces danseuses quand même ! Allez-y mes enfants (avec la musique de la Marseillaise), la liberté d’esprit, le bonheur dans les chaînes vous attend (et le crétin a éclaté de rire)… 

Après avoir monté l’escalier du bâtiment, nous sommes arrivés à la mansarde du sixième étage. Giacomo a ouvert la porte qui a grincé sur ses gonds et nous nous sommes retrouvés dans une pièce carrée sous un plafond graisseux, illuminée par une petite fenêtre, avec un poêle, une table ronde, trois chaises et une armoire cassée pleine d’anciens livres de poésie, de partitions poussiéreuses, d’une palette et de quelques pinceaux sales.

Soudain, nous avons entendu une belle voix de soprano ; étonnés par ses tristes tons, nous nous sommes regardés et, en nous bousculant, tous mélangés, nous sommes sortis de la pièce à toute allure. Nous avons frappé « doucement » à la porte d’où sortait la voix de la fée, bien que ce n’ait pas été la belle qui nous a reçus, mais un mec en tenue de soirée, barbu et musclé.

- Le barbu : Salut les artistes ! Si vous voulez connaître Mimi, vous devez payer un prix supplémentaire. Ce sont les clauses additives du contrat. Vous ne lisez jamais les petites lignes ?

- Marcel : Tu plaisantes ? C’est une escroquerie quand même !

- Rodolphe : C’est une prostituée ?

- Schaunard : D’abord, nous voudrions la voir et après on verra…

- Le barbu : Oubliez les disputes, elles ne servent à rien.

- Marcel : Je m’en vais.

- Rodolphe : Moi aussi, j’ai besoin de l’air de Paris.

- Schaunard : Je reste ici, l’aventure, c’est l’aventure. Je préfère bavarder un petit peu avec ce mondain et sa protégée. Il est, à n’en pas douter, un véritable mécène. Plus tard, nous nous verrons dans le Café Momus pour faire la fête au quartier Latin.

(À suivre)

jueves, 20 de octubre de 2022

Lectures d’adolescence

 

Je veux évoquer l’aura de certains livres de voyage qui ont donné un sens à mon adolescence. Je retiens, en premier lieu, L’Odyssée, le retour héroïque d’Ulysse à Ithaque depuis les plages ravagées de Troie, où les prétendants insatiables dilapident sa fortune et assiègent son épouse. Peu de passages littéraires sont aussi géniaux que l’enfermement et la mort des prétendants par l’arc précis de cet Achéen fécond en ruses.

Je me souviens aussi des Voyages de Marco Polo, cadeau d’une tante généreuse pour l’Épiphanie, qui nous transportèrent aux confins du monde, l’imagination inondée de magie et de miracles, du Japon à Samarcande, de la Mongolie à la terre des tsars, et de la steppe aux côtes africaines.

Ou encore des Voyages de Gulliver écrits par Jonathan Swift, où nous ne savions pas à qui nous identifier, aux Lilliputiens, aux géants ou aux voyageurs prisonniers de ces terres d’outre-mer où leurs coutumes insolites étaient finalement plus sages que les nôtres.

Ou les livres de Verne, parmi lesquels se distingue Vingt mille lieues sous les mers, que j’ai relu de façon obsessionnelle et dont me fascine encore la philosophie sociale du capitaine Nemo (« à six brasses sous l’eau disparaissent l’infamie et la violence criminelle de la race perverse des hommes ») ou la devise du Nautilus (Mobilis in mobile, mobile dans l’élément mobile), le sous-marin protagoniste du récit. Mon grand-père m’a offert, pour avoir réussi l’entrée à dix ans, L’Île mystérieuse, également de Verne, l’histoire d’un voyage en ballon qui finit en désastre et donne lieu aux aventures attendues d’un groupe de naufragés sur les îles vierges du Pacifique. La fin du roman, qui marque la dernière apparition de Nemo, est la cerise sur le gâteau. Adulte, à mon grand regret, je n’ai pas réussi à terminer ce livre auquel je dois tant d’affection et tant d’heures de bonheur ; d’ailleurs, le fameux Voyage au centre de la Terre je n’ai pu le finir ni enfant ni adulte.

À la lisière de la jeunesse, j’ai tenté de profiter des livres de voyage du type Voyage en Alcarria de Cela, des chroniques régionales de Delibes ou d’autres succédanés du genre. En vérité, avec une simplification impardonnable, j’ai fini par me lasser des récits plats où les couchers de soleil sont authentiques, tout comme les vignobles, les chevriers, les places du village, les cantines, les récoltes de luzerne et les chasseurs de perdrix.

Je n’ai pas non plus apprécié, faute d’un savoir qui les soutienne, les chroniques de voyage dictées par des navigateurs, diplomates ou témoins érudits du type « Visions secrètes de l’Orient lointain » (je pense aux écrits de Pierre Loti), ni les voyages qui ont fait l’histoire, du type « Magellan et la circumnavigation du globe », ni du type plus actuel « Comment nous avons conquis Mars » (les chroniques des voyages spatiaux de la NASA sont un jargon techno-nationaliste imbuvable).

Enfin, je me suis beaucoup amusé avec des lectures de voyage aussi hétérogènes que Sur la route de Jack Kerouac, Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, Tristes tropiques de Lévi-Strauss ou le Journal d’un naturaliste autour du monde de Charles Darwin.

viernes, 11 de marzo de 2022

Lancer l'argent par la fenêtre !

 

Enfin, la citoyenne Thérèse Lagarde a reçu le prix de 100.000 euros qu’elle avait remporté il y a trois semaines. Le maire de Dijon a permis, après de longues discussions au sein du Conseil Municipal, de lancer trois quarts de l'argent par la fenêtre centrale de l’hôtel de ville. Radio France Loisir (RFL), la station qui a organisé le drôle de jeu appelé « La bonne fée », a fixé comme condition pour livrer l'argent que les idées folles qui avaient obtenu le prix devraient être mises en œuvre au pied de la lettre. Les promoteurs ont décidé, donc, de rester fidèles à la devise du concours : « Pour que vos désirs n’avalent pas n’importe quoi… faites les croquer ! »

Eh bien, exactement 75.000 euros ne seront pas jetés car Monsieur Horace Deschamps, le maire, a gardé 25.000 euros sans expliquer pour le moment le but.

En tout cas, un autre problème est apparu : l’officier supérieur de la gendarmerie à Lyon, Monsieur Armand López, a confirmé bel et bien que l'initiative est très dangereuse en ce qui concerne l'ordre public, même pour l'intégrité physique des personnes. Avec ses mots : « Nous pouvons assister à la plus grande manifestation qui a eu lieu en France depuis celle de sa libération en 1944. Si ce fou… pardon, si cet homme chanceux fait ce qu'il dit, le bazar est assuré. » Tout de suite, en chantant, il a commencé à imiter le « rrr » roulé alvéolaire voisé d’Edith Piaf.

 

Emportés par la foule

qui nous traîne Nous entraîne

Écrasés l'un contre l'autre

Nous ne formons qu'un seul corps

Et le flot sans effort

Nous pousse, enchaînés l'un et l'autre

Et nous laisse tous deux

Épanouis, enivrés et heureux.

 

Ou peut-être écrabouillés, il a ajouté avant de quitter la salle où s’est tenue la conférence de presse.

La solution que mademoiselle Lagarde a trouvée au gros problème, un compliqué ménage à quatre, est tout à fait géniale : elle (c’est-à-dire, la solution) plaît au maire, satisfait des conditions de la RFL et, en plus, débarrasse la Gendarmerie d’un grave souci.

Voici la clé : Comme convenu, le maire recevra l’argent promis comptant et trébuchant ; l’officier supérieur de la gendarmerie obtiendra, à son tour, un bonus de dix mille euros pour « sa collaboration » ; et la rusée jeune femme versera la somme restante sur un compte bancaire (le sien, évidemment). Jour après jour, Thérèse lancera depuis la fenêtre à n’importe quelle heure de la journée (probablement durant la nuit obscure) une pièce de monnaie d’un centime d’euro. Elle dépensera trois euros et soixante centimes chaque année… Quand le journaliste du magazine Femme actuelle a demandé à Thérèse si elle espère demeurer sur la terre seize mille ans environ, elle a répondu en chantant très doucement :

 

La vie est belle même si c’est vrai qu’parfois le destin s’en écarte.

Faut vivre ta vie comme si tu mourrais demain.

Profite de chaque instant avant qu’la mort vienne

te dire faut qu’tu partes.

Car il sera trop tard pour te reprendre en main.

 

Post-scriptum : Si Thérèse dépose l’argent à La Banque Nationale de Paris, cette centenaire et respectable institution lui donnera un taux d'intérêt de quatre pour cent annuel révisable à la hausse. Faites vous-même les comptes !

miércoles, 14 de julio de 2021

L' amusette

 

À cette époque-là, quand nous étions étudiants universitaires, nous ne cessions pas de nous battre contre la modeste catégorie d’amusette. Les modes intellectuelles, les tendances culturelles, l’élan snob, tous ensemble nous entraînaient vers les ciné-clubs comme des troupeaux illustrés pour nous avaler une pagaille de films ennuyeux de « arte y ensayo » (une expression encore à développer). Je ne dis pas qu’il s’agissait de mauvais films, au contraire, mais de films soporifiques… Nous tenions pour indispensables les films d'Ingmar Bergman, Jiri Menzel ou Jean-Luc Godard. En Espagne, le cinéma engagé, en général obscur, flou, était simplement interdit. L’après-midi, nous étions obligés de nous asseoir dans le fauteuil de la salle initiatique, ouvrir bien les yeux et attendre heureusement le commencement de la torture.

Un tas d’années plus tard, je me souviens de la bruyante polémique qui éclata à Madrid à propos du film « Parc Jurassique » de Steven Spielberg. Les « apocalyptiques » poussèrent les hauts cris, car le film, à leur avis, n’avait ni « profondeur thématique » ni « crédibilité artistique ». En revanche, les « intégrés », qui s’étaient déjà amusés avec le film sans avoir de préjugés, défendirent le droit de n’importe qui à l’amusette : c’était une visite inattendue et insouciante au jurassique de rêve. En plus, nous étions étonnés du réalisme incroyable des différentes espèces de dinosaures, du laboratoire où ils étaient clonés et des paysages trop vastes de l’île caraïbe.

Un autre exemple encore. Imaginez-vous : vendredi après-midi, vous êtes complètement abandonné à la maison, votre femme est sortie avec ses amies pour admirer les vitrines dans le centre-ville, votre fils est en train de faire un voyage à la montagne avec ses copains. Le boulot fatigant est fini jusqu'à lundi. C’est juste le moment de choisir dans les étagères le DVD du film Le Seigneur des Anneaux : voilà le triomphe jamais définitif, mais apaisant quand même, du Bien sur le Mal. Sur le canapé, nous pourrons savourer sans soucis, sans risques, les aventures passionnantes de la communauté de l’anneau ; leur action trépidante, leurs nouveautés permanentes, l’intensité des stimulations visuelles et sonores… en font un film tellement amusant.


(A suivre)

jueves, 2 de abril de 2020

Une rencontre amoureuse

Après finir le dernière cours de Bac au Lycée j’ai fait un voyage à Toledo avec mes camarades de classe. Quand nous sommes arrivés à Toledo nous visitâmes les principaux monuments artistiques et l’après-midi nous nous assîmes sur les chaises d’un café de la Plaza de Zocodover.

Tout à coup, une excursion de jeunes filles est descendue du bus et s’est approchée. Elles étaient habillées avec une tenue de collégiale. Mon ami Miguel et moi avons invité deux filles à partager la table. « Attendez un instant, dirent-elles, nous revenons tout de suite ».

Elles s`appelaient Meli, c'est à dire, Amelia y Rosa. Nous avons bavardé avec elles pendant une demi-heure. Elles semblaient très gentilles. Elles avaient un doux accent andalou. Avant partir, nous leur avons demandé l’adresse afin de leur écrire. Elles habitaient à Séville. J’étais très impressionné. C’était un coup de foudre, évidement ! J’avais envie de connaître mieux Mali. Au dernier moment je lui demandé son téléphone. 

À partir de ce moment-là, j’ai entretenu un courrier avec Mali d’une lettre par mois pendant dix ans. Nous nous racontions ce que nous faisions, les joies et les chagrins, les succès et les échecs, les amours et les désamours.

Lorsque je lui ai écrit la première lettre, Mali avait 17 ans. Dix ans plus tard elle m’a écrit dans sa dernière lettre qu’elle était sur le point de se marier.

À la fin du printemps je voyageais avec mon oncle Gustavo dans L’Andalousie pour engager les lots d’olives de son moulin à huile à Cuenca. À ce moment-là, j’avais une petite amie, quoiqu’elle ne soit pas maintenant ma femme. Quand nous sommes arrivés a Séville, j’ai passé à Mali un coup de fil ; c’était l’unique fois que j’avais utilisé son numéro de téléphone. Quand elle a décroché elle ne savait pas quoi dire… Mais aujourd’hui je suis sûr qu’elle était très contente d’entendre ma voix après d’océans de temps.

Elle m’a fixé un rendez-vous devant la cathédral, au pied de la Giralda, et quand je l’ai vue de nouveau, belle, brune comme une princesse arabe, les yeux noirs pleins de mystère, elle avait l’air de la femme la plus charmante d’Andalousie…

domingo, 14 de julio de 2019

Tribus urbaines

 

C’est clair, il y a des pijos et des pijas. Aujourd’hui, je veux parler des deuxièmes (l’espace et le temps, c’est tout !) à cause de leur « classe » ; aussi par la haine qu’elles ressentent pour le reste des femmes et, de plus, grâce au « glamour désirant » qu’elles suscitent chez les hommes de n’importe quel âge et condition.

Les pijas, comme tribu urbaine, ont l’air de vivre en harmonie et de former un groupe homogène ; néanmoins, elles entretiennent des querelles et des ressentiments permanents, d’habitude pour imaginer qui est la meilleure et la plus belle quand elles se regardent dans le miroir. Elles sont très envieuses et jalouses. En général, elles sont assez « libertines », bien qu’elles critiquent ce trait chez les autres. C’est curieux que les parents des pijas aient tendance à croire tout ce qu’elles racontent et aussi la disposition à les placer à côté d’eux dans la première file de la messe du dimanche matin.

Elles remarquent tout à fait la différence entre les parvenus (qu’elles méprisent) et les fils à papa (qu’elles poursuivent). Quand elles sont ensemble, elles meurent de rire, mais elles descendent les autres en flammes dans leur dos : si l’une s’en va, sa meilleure amie laisse échapper immédiatement que celle-ci « a bougé son gros cul » et celle qui part dit quelque chose de semblable à sa compagne.

Les études préférées des pijas sont l’économie, le droit et le journalisme ; une pija n’étudiera jamais les beaux-arts, la philologie ou la philosophie. En ce qui concerne la musique, elles aiment le flamenco, les sevillanas, la salsa et Bisbal (un maçon très sympa). Elles portent des vêtements à la « mode éternelle », comme les chemisettes Lacoste, les chemisiers Tommy Hilfiger ou Quicksilver et sont très attentives aux nouveautés-saison des boutiques comme Zara.

Depuis qu’elles naissent, toutes souffrent du « complexe de droite ». Elles sont apolitiques-chic ; bavarder de politique est mal vu, mais beaucoup appartiennent aux jeunes du PP. Elles font partie de la nouvelle génération des neocons qui dirigeront le pays. Elles sont l’archétype féminin de la classe dominante. On achète l’intelligence ! N’oubliez pas, donc, que vous ne pourrez point entrer dans leur cercle magique ; en revanche, vous pourrez parler avec elles, leur prêter les notes, leur donner du tabac… Mais vous ne serez jamais une pija, on ne le devient pas, on naît comme ça.

En été, il est nécessaire que les vacances des pijas soient à Marbella, Jávea, Sanxenxo, Santi Petri ou le Puerto de Santa María. En hiver, il y a des options : faire du ski à Baqueira, avec les rois et Aznar, ou, au contraire, faire des voyages transatlantiques (Cancún, Martinique, Miami).

Si parfois vous entendez dans la rue : « c’est idéal » ou « c’est mortel », « tu es parfaite », « tu es divine », « je voudrais avoir la carte pour aller à Green » ou « ne me dites pas que Carla sort avec BorjaMari, elle est super grosse, il est beau et son père est juge »… N’hésitez pas : si vous tournez la tête, vous verrez au moins deux pijas… La pija a toujours un petit ami, c’est normal. Il s’agit d’un gars pijo. Mais c’est une autre histoire à la fois identique et différente.

viernes, 6 de julio de 2018

L' Église de Saint-Pierre se la cité du Vatican

J’ai fait deux voyages à Rome : le premier quand j’étais célibataire, il y a longtemps, une sorte de Grand Tour ; le deuxième au printemps de l’année dernière. Il s’agit de deux visions complémentaires.

Je voudrais raconter quelques impressions de ma dernière visite à l’Église de Saint-Pierre de la cité du Vatican.

À mes yeux, le Vatican ne se trouve pas à Rome car celle-ci est seulement un domaine, une prolongation de l’autorité du Saint-Siège. C’est le Vatican qui a accordé le droit d’extraterritorialité à la Cité Éternelle : il faut parcourir dans le sens contraire la Via della Conciliazione afin de comprendre le sens juste de l’endroit.

La queue pour entrer dans la Basilique de Saint-Pierre, l’église la plus grande de la chrétienté, est supportable. Les grandes portes sont toujours ouvertes aux touristes qui la visitent tous les jours.

En passant les portes, ce qu’on voit est une foule bigarrée, une marée humaine, une tour de Babel où se mêlent toutes les races et les langues.

Seulement près du maître-autel peut-on marcher normalement. Dans les nefs latérales, tu peux racheter tes péchés à la carte : chaque confessionnal appartient à un ordre religieux. Les prêtres et les sœurs déambulent partout, entrent comme dans un moulin. C’est le pluralisme de l’Église Catholique !

L’intérieur de la Basilique est vraiment trop vaste, même pour la pensée. Il représente la théocratie et la puissance absolue du pontificat. Les dimensions de l’architecture, l’horreur des espaces vides du Baroque, la coupole, le baldaquin de bronze, les statues avec la mitre et la crosse papale, la crypte où sont enterrés plus de 180 pontifes, les trésors de la chambre mortuaire, les reliques…

Tout aboutit à une vérité : d’abord le Pape, ensuite le Saint-Esprit, après la Vierge et les saints et finalement Jésus-Christ.

Peu après, une procession de cardinaux et leur suite a passé par la nef principale. Voilà l’Église de Rome ! Ce sont les princes d’une aristocratie millénaire. Leur goût pour le luxe, l’ornement, la mise en scène du pouvoir (un pouvoir qui a défié même le ciel). Les inscriptions ciselées sur les altitudes de l’Église peuvent se résumer en une phrase : « Ce qui a été attaché sur la terre ne sera pas détaché au ciel ».

Il est normal que mon père ait dit une fois aux témoins de Jéhovah qui essayaient de lui vendre une bible dans la rue : « Désolé, je ne crois pas à la véritable religion, moins encore je croirai aux fausses ».